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L’Insoutenable Légèreté de l’Etre

de Philip Kaufman

mercredi 18 janvier 2012, par Pierre Fonsagrive

L’adaptation du roman de Kundera par Philip Kaufman ressort aujourd’hui en salles, et se voit, en outre, programmée dans la rétrospective Cinéma et Littérature proposée par La Filmothèque du Quartier Latin du 10 janvier au 14 février 2012.

Comment l’idée d’adapter ce livre a-t-elle germée dans l’esprit de Kaufman et de son producteur, Saul Zaentz ? Car s’il est souvent des romans dont on dit qu’ils sont inadaptables, c’est plus en général pour en souligner la difficulté que véritablement l’impossibilité. On ne peut pas parce qu’ils sont trop denses, parce qu’ils supposent un déploiement de moyens techniques apparemment hors de portée, parce que leur contenu est trop violent ou subversif pour être représenté graphiquement. L’Insoutenable Légèreté de l’Etre, c’est autre chose : sa matière est de pure littérature. Son contenu roman, autrement dit ce qui en constitue la narration présente un intérêt assez quelconque. Surtout d’un point de vue cinématographique. Alors pourquoi avoir pensé à cette transposition ? Ce qui est certain, c’est que l’affaire fut prise au sérieux : le choix des collaborateurs, à commencer par Jean-Claude Carrière au scénario, pour s’y atteler en atteste autant que la liberté donnée à Kaufman par Zaentz.

Refuser la voix off fut le parti pris le moins évident tant elle semblait inévitable, et justement, peut-être pour cette raison, fut-il celui qui s’est imposé avec la plus évidente nécessité à Carrière et Kaufman. Le livre de Kundera s’attarde avant tout sur les pensées de ses personnages - sur leur système de pensée pour être plus exact. L’auteur dresse des tableaux sur lesquels il repasse constamment, de chapitre en chapitre, à mesure que de nouveaux éléments viennent en enrichir la compréhension. Un livre peut se permettre de faire des pauses dans le cours de son récit sans que cela soit d’aucune façon embarrassant ; un film ne peut pas. Un film est forcément prisonnier du temps et des problématiques qui en découlent ; tout film est un peu film d’action. Un plan sans action où il ne se passe rien, disons un paysage en plan fixe, montre toujours le temps qui défile, les secondes qui passent, la brise qui caresse les feuilles. Le cinéma contrairement à la littérature ne peut pas faire de pause ; et c’est en ça que la matière du roman de Kundera est difficilement, d’apparence, soluble dans celle du cinéma.

L’autre parti pris fut donc d’opter pour une narration chronologique rigoureuse sans retour en arrière ni flashback d’aucune sorte, sans essayer de reconstituer les pauses de Kundera. L’histoire dans sa continuité, ou la suite des évènements parce qu’il s’agit plutôt de ça, occupe de fait une place plus centrale dans le film. Kaufman a mis en scène l’emprise du temps. Les séquences, brièvement décrites dans le roman, sont plus longues dans le film. Il fallait que ce qui fasse la force du roman, autrement dit ce qui est absent des descriptions, soit visible en action.

L’Insoutenable Légèreté de l’Etre, titre qui aurait aussi pu être La Trop Pesante Légèreté de l’Etre - il faut comprendre l’adjectif dans toute son ampleur sémantique et bien voir l’ambigüité qu’il implique – part de la rencontre de Tomas, chirurgien brillant et séducteur insatiable et de Tereza, serveuse modeste, de qui il va s’éprendre. Il l’aime mais la trompe, elle l’aime mais ne supporte pas sa légèreté – en fait elle ne lui reproche pas tant de la tromper qu’elle se reproche à elle-même de ne pas être capable de prendre son comportement « à la légère ». L’invasion de la Tchécoslovaquie par les russes les conduits à l’exil en Suisse, mais Tereza se sentant accablée par sa propre « pesanteur » et incapable de continuer à vivre en étant dépendante de Tomas, revient à Prague. Tomas démissionne de son poste en Suisse qui lui assurait une vie confortable pour revenir retrouver Tereza en Tchécoslovaquie communiste où il finira laveur de carreaux.

Décision terrible qui illustre le conflit continu de la légèreté et de la pesanteur qui est tout l’objet du film. Chacune des scènes du film en décline la thématique. Tereza venue présenter des clichés qu’elle a pris de l’invasion russe de 68 dans les rues de Prague voit son éditeur les refuser, ne les trouvant, à quelques semaines près, plus d’actualités, pour leur préférer un reportage sur les nudistes. Sabina, la première maitresse de Tomas, fuit quand son nouvel amant, Franz, un professeur d’université marié, vient lui annoncer fièrement qu’il s’est séparé de sa femme. Et ainsi de suite.

La dévoration du temps induite donc par la construction en ligne droite du film renforce la hantise du conflit de la légèreté et de la pesanteur qui est un conflit de la relativité : il n’est pas possible de dire de l’une ou l’autre des deux notions laquelle est positive, laquelle est négative, juste d’observer que l’âme est élancée alternativement vers chacun des 2 pôles.

Une adaptation audacieuse par Philip Kaufman qui ressort donc aujourd’hui en copies neuves.

Titre : The Unbearable Lightness Of Being

Réalisation : Philip Kaufman

Comédiens : Daniel Day-Lewis, Juliette Binoche

scénario : Jean-Claude Carrière en collaboration avec Milan Kundera

année de sortie : 1988

Date de ressortie : 18 janvier 2012

Distribution : Ciné Sorbonne

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