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J Edgar
de Clint Eastwood
mardi 24 janvier 2012, par
On a longtemps reproché à Clint Eastwood d’être réactionnaire. Bien sûr, il y a toujours quelques crispations dans ces jugements mais disons que de Dirty Harry à ses engagements politiques personnels, Clint, c’était plutôt la bonne droite américaine. La reconnaissance de sa carrière de réalisateur, assez tardive, entre Impitoyable ( 1992 ) pour lequel il eut l’oscar du meilleur film et Million Dollar Baby surtout ( 2004 ) qui lui offrit son 2nd– alors qu’il tourne des films depuis 1971 ( Un Frisson Dans La Nuit ) - a beaucoup contribué au changement de son image.
J Edgar, son dernier, disons-le tout de suite, n’est franchement pas bon. Ce qui frappe par contre, c’est de voir comment sa personnalité controversée s’est adaptée ; qui dira cependant que Clint a changé ? En fait, Eastwood nous sert une sorte de conservatisme à visage humain depuis quelque temps. Disons, exemple symptomatique, Gran Torino. Qu’on ait vu l’histoire d’un homme replié sur lui-même que la gentillesse d’une famille hmong allait ouvrir à l’Autre n’est pas absolument faux, mais il faut surtout relever que son isolation est d’abord, en quelque sorte, une réaction saine à un environnement malsain. Mieux vaut le vieux grincheux aux jeunes crapules. S’il est réactionnaire, c’est face à un progressisme hypocrite, s’il tire la gueule, c’est en opposition aux faux sourires de ses enfants. Le spectateur se retrouve bien vite de son côté ; il n’attend pas son geste final pour ça ; il n’attend pas sa « conversion », parce que dans le fond, du début à la fin, c’est le même homme. Celui qui fait un parcours d’un point A à un point B, du vétéran teigneux à l’humaniste courageux, ça n’est pas Walt Kowalski (le nom d’Eastwood dans le film) mais le spectateur qui, en fait, fait le parcours inverse. Il comprend comment Kowalski en est venu à son repli sur lui-même, l’approuve, et se réjouit de ce qu’au moment même de sa mort, par le biais du testament, il reste aussi coriace qu’il l’a toujours été et peu enclin à la tolérance. Qu’on ne l’ennuie donc pas mais qu’on sache que le plus infect n’est peut-être pas celui qu’on croit.
On retrouve quelque chose de commun dans J Edgar. Hoover avait une obsession de la menace communiste, du « Péril Rouge », que Clint Eastwood s’empresse de légitimer. Un jeune arriviste, tiré à quatre épingles, bien-pensant, venu recueillir ses mémoires, semble l’accuser ; il incarne la nouvelle génération dont les idées s’opposent radicalement à celles de l’ancienne garde. Le directeur du FBI le renvoie aussi sec à son bac-à-sable et à ses préjugés ; 1919 : il « n’y était pas » mais la menace était alors bien réelle – un flashback nous montre un attentat à la bombe perpétré par des activistes communistes. Sa paranoïa prend racines dans des évènements bien tangibles, pas dans un quelconque recoin mal aéré de son esprit. Qu’elle ait survécu jusque dans ses derniers jours est, veut-on nous dire, finalement pas si important.
Plus encore : une séquence nous montre Hoover négocier avec Robert Kennedy plus de moyens dans sa lutte contre le communisme. Robert Kennedy qui ne pouvait pas voir Hoover – comme son frère – refuse de faire le moindre pas vers le directeur du FBI. Celui-ci avance alors qu’il sera plus à même de protéger les deux frères. Rien n’y fait, Robert Kennedy ne comprend pas que toute l’attention de Hoover soit portée sur le communisme et que, dans le même temps, il nie l’existence du Crime Organisé, plaie pour l’Amérique autrement infectée. Plus tard, on apprend l’assassinat de JFK. Triste Prophète de la Mort, Hoover appelle Robert Kennedy, lui annonce l’information et raccroche sans rien ajouter. On comprend bien que ce qui s’est joué un peu plus tôt était la vie du président. Robert Kennedy sera assassiné à son tour quelques années plus tard ; bien que l’évènement ne soit pas évoqué dans le film, le spectre de la mort plane sur les 2 frères quand Hoover parle de les protéger. Rappelons que Lee Harvey Oswald était communiste. Sirhan-Sirhan ne l’était pas mais il était islamiste, ce qui tombe aussi sous la coupe de la menace étrangère si chère à Hoover. Etrange idée de penser que le FBI, s’il n’avait pas été freiné, aurait pu éviter la mort des 2 frères Kennedy. Une fois de plus le vieux fou, celui qu’on raille parce qu’il n’est plus en phase avec son temps, avait raison.
Le portrait qui nous est fait de Hoover est celui d’un homme obstiné, aux idéaux profondément ancrés, blessé par son éducation, et meurtri par respect pour sa mère. Parce qu’elle ne tolère pas que son fils puisse être homosexuel, il refoulera toute sa vie sa sexualité. Le spectateur éprouve plutôt pour lui de la compassion parce qu’il ne convertit jamais son refoulement en homophobie, ce qui se passe ordinairement dans ces cas-là. Beaucoup ne manqueront pas de trouver que l’image de Hoover est écornée : mythomane, paranoïaque, lâche, manipulateur, morphinomane, etc… Mais dans le fond, ce qui compte, c’est qu’il a su créer quelque chose de solide qui résiste à toutes les petites tempêtes qui l’ont assailli : le FBI tel qu’on le connait aujourd’hui. Qu’importe qu’il ait cédé à l’appel du mercantilisme et de la publicité, ça ne remet pas en cause son investissement et son mérite. Qu’importe qu’il ait été lâche, aller sur le terrain n’était pas son rôle, etc… Il est possible que le scénario original de Dustin Lance Black se montrait plus corrosif mais le traitement qu’en fait Eastwood est de déshabiller l’homme pour mieux lui rendre sa dignité ensuite ; de montrer que derrière ses travers, derrière son conservatisme, il y a des douleurs et une aspiration juste pour un idéal de l’Amérique. C’est vers la capacité que le FBI a eu de rendre confiance aux américains dans ses institutions gouvernementales, qu’Eastwood attire notre regard. C’est ce qu’illustre bien l’épisode des deux films avec James Cagney.
On pense plus volontiers que sa xénophobie et son horreur du communisme, si elles viennent peut-être de ses débuts de carrière, ont été profondément alimentés par la conviction qu’il s’était fait d’être le parrain bienveillant de l’Amérique, conviction qu’il avait acquise avec les succès du FBI. Quant à sa négation du Crime Organisé, à peine effleurée dans le film -déni d’autant plus étonnant de sa part que personne mieux que lui pouvait être au courant- elle est à comprendre dans le fait que le gangstérisme représentait une menace bien moins importante pour lui, et disons-même moins intéressante, parce qu’elle n’était pas, contrairement au communisme, idéologique. Peut-être, y avait-il un soupçon de corruption aussi. On ne relèvera pas l’histoire des dossiers confidentiels, on se contentera juste de dire qu’il s’agit d’un pur fantasme.
Bref, derrière les apparences, un portrait assez flatteur d’un homme sévère avec les autres parce qu’il l’était encore plus avec lui-même, qui nous a paru un peu ambigu. Cela étant, si le film est vraiment décevant, c’est surtout pour son manque de rythme et cette espèce de léthargie dans lequel le cinéma d’Eastwood semble s’être plongé depuis quelques années.
Titre : J Edgar
Réalisation : Clint Eastwood
Interprétation : Leonardo Di Caprio, Armie Hammer, Naomi Watts
Date de sortie : 11 janvier 2012
Distribution : Warner Bros
Crédit Photo : Warner Bros



