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par Baptiste Lusson, lundi 2 novembre 2009
Affreux, sales et méchants


Affreux, sales et méchants... Ne le sommes-nous pas un jour ou l’autre ? Affreux, sales et méchants, les autres ne le sont-ils pas eux... toujours ? L’autre, celui qui n’a pas le même langage ni les mêmes coutumes ? Celui qui vit là où personne ne voudrait vivre, n’est-il pas cet affreux, sale et de surtout méchant ?

La "maison"

Recadrer le film dans son contexte politico-social est certainement nécessaire. Malgré le prix de la mise en scène à Cannes en 1976, ce fut un échec commercial, car le militantisme n’a jamais vraiment attiré les foules. Il fut à l’époque critiqué par tous les partis italiens, qu’ils soient de droite et catholique (notamment à cause de la scène du baptême) ou de gauche (le film manquant de lutte des classes). Il est difficile de parler de ce film en se contentant d’une simple description, il y a un discours social qui, malheureusement, est toujours d’actualité.

La famille

N’y-a-t-il pas d’acte militant quand on filme la dépravation, l’ignorance, la cupidité, la crasse et la misère ? Quand on cadre en permanence le symbole qu’est le dôme de la Basilique St Pierre au côté d’un bidonville ? N’est-ce pas le moyen pour Etorre Scola de critiquer les positions de l’Église et des partis catholiques face à la pauvreté grandissante de l’Italie des années 70 ? Où sont les réalisateurs engagés d’aujourd’hui ? Qui filmera la misère de la ville de Palerme et ses ordures abandonnées à la mafia ? Qui filmera la misère sociale, intellectuelle des supporters de football cassant, brisant et hurlant leur haine autrement qu’on montrant des nazis ? Qui filmera la destruction des acquis sociaux de nos gouvernements ?

L’histoire est simple, Ettore Scola voulait décrire la pauvreté, contre laquelle les pouvoirs publics ne faisaient rien. Il eut l’idée d’un documentaire sur le bidonville de Rome dont Pasolini devait faire l’introduction. Le documentaire devint une fiction, ce qui explique la présence au côté d’acteurs chevronnés de nombreux comédiens amateurs issus du bidonville.

Nino Manfredi, le père

Le film a-t-il vieilli ? Le "vieux", le père, censé veiller sur ses nombreux enfants, comme un élu sur son peuple, mais ne veillant que sur son argent, peut aujourd’hui représenter certains de nos hommes politiques dont les valeurs sont si éloignées des besoins du peuple. Nino Manfredi, admirable dans ce rôle de vieil avare, imaginons-le ailleurs. Il pourrait être un homme politique français agrippé à son pouvoir qui malgré les roublardises de son entourage reste à la tête de son parti, mairie, région ou État. Il est le symbole de l’égoïsme quel qu’il soit.

Misère sociale (vols), humaine (prostitution, viols), morale... le film d’Ettore Scola n’épargne rien ni personne. Outre la religion (nous l’avons vu avec notamment la scène du baptême, la présence du Dôme de la Basilique St Pierre), la politique et ses représentants brillent par leur absence. Et cette réalité n’a pas changé, ni en France, ni en Italie.

Le cadre de vie imposé par Ettore Scola, n’est pas si éloigné de ce que l’on peut voir dans certaines banlieues françaises, n’est pas loin de ce que l’on peut voir sous les ponts de grandes villes, des personnes vivant dans des cabanes faites de matériaux divers. Et l’attitude de nos politiques n’est pas non plus éloignée de celle d’il y a 30 ans, nous les ignorons, nous les cachons, nous les déplaçons, nous les expulsons.

La cage des enfants

Sans revenir en détail sur le film, il faut parler malgré tout des enfants qu’une jeune fille mène chaque matin dans une cage. Est-ce pour les protéger ? Est-ce pour protéger la communauté ? Est-ce pour les préparer à leur futur, enfermés dans un milieu social qui les mènera certainement vers la prison, la prostitution ? Doit-on y voir le symbole d’une société qui, ne sachant que faire de certains de ses membres, les enferme, les met à l’écart afin de ne pas s’en occuper ? Cette jeune fille, qui semble ne plus aller dans la cage depuis peu, sera à la fin enceinte. A peine sortie de l’enfance et de la cage, elle est déjà enfermé dans un autre monde, celui de l’adulte, de la manière la plus brutale.

L’entrée dans un autre monde

Un cinéaste a réussi dans la voie ouverte par Affreux, sales et méchants et l’on ne peut douter qu’il y ait une certaine filiation entre Etttore Scola et un de ses films tant les personnages (vieux, avares, sales...), le cadre (camps ou baraquement fait de bric et de broc). Je parle d’Emir Kusturica et de son film Le Temps des gitans.

Cette comédie est noire, comme l’est l’avenir de millions de gens réduits à vivre de rapines, de mendicité. Sans concession sur la misère et les rapports entre les hommes, Affreux, sales et méchants est une photographie de l’Italie des années 70 qui peut tout à fait s’appliquer aujourd’hui en France et ailleurs.

Merci à Carlotta d’avoir réédité ce film indispensable.

Titre original : Brutti, Sporchi e Cattivi ; réalisation : Ettore Scola scénario : Ruggero Maccari, Ettore Scola ; dialogue : Sergio Citti ; photographie : Dario Di Palma ; musique : Armando Trovajoli ; Interprétation : Nino Manfredi, Francesco Anniballi, Maria Bosco pays : Italie genre : Comédie dramatique ; durée : 1h 51min ; Année de production : 1976 ; date de sortie : 15 Décembre 1976 ; date de reprise au cinéma et en DVD : 8 Juillet 2009 ; Distribution : Carlotta Films.

Les suppléments : Un entretien avec Ettore Scola, une présentation du film par Jean Gili, historien du cinéma, spécialiste du cinéma italien, qui revient sur la genèse, le cadre politico-social du film, et l’éternelle bande annonce.

Pour aller plus loin :
Un article très intéressant sur DVDclassik.com