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par Alexandre Lassalle, dimanche 20 janvier 2008
Alain Guiraudie, entre désir et réalité


En attendant la sortie en salle de son troisième long métrage, la sortie en DVD des deux moyens métrages d’Alain Guiraudie est l’occasion de revenir sur l’univers de cet OVNI du cinéma français. Avant même ses deux premiers longs (Pas de repos pour les braves en 2003 et Voici venu le temps en 2005), Du Soleil pour les gueux, réalisé en 2000, et surtout Ce Vieux Rêve qui bouge, en 2001, ont imposé cet autodidacte militant en valeur sûre du cinéma français.

Loin de Paris, Guiraudie a mis en branle la critique, fascinée par ce travail d’artisan et cette écriture singulière. Il y a bien sûr la petite phrase de Jean-Luc Godard qui braquait les projecteurs sur le réalisateur en qualifiant Ce Vieux Rêve qui bouge de meilleur film sélectionné à Cannes en 2003 (sélection de la Quinzaine des Réalisateurs). La projection de ce moyen métrage dans de nombreux festivals militants aura aussi permis, sinon la rencontre avec le public populaire rêvé par le réalisateur, le face-à-face avec des spectateurs habituellement privés d’un tel cinéma. Dans un des deux films réalisés par Chloé Scialom et proposés en bonus, le débat avec ce public montre bien à quel point cette volonté de confrontation nourrit le cinéma de Guiraudie.

Ce vieux rêve qui bouge

Consacré à la fermeture d’une usine dans le sud de la France, Ce Vieux Rêve qui bouge fait le pari d’un cinéma social qui ne s’arrête pas au constat d’une société en crise. S’il faut bien avouer que les délocalisations ne sont pas un sujet de prédilection du cinéma français (qui préfère le XIe arrondissement de Paris, comme le déplore Guiraudie), les films qui s’attachent à cette réalité ne sont pas non plus des cas isolés. La force de Guiraudie, c’est de nous entraîner au-delà de films comme Ressources humaines de Laurent Cantet ou Sauf respect que je vous dois de Fabienne Godet. Ce Vieux Rêve qui bouge, c’est ce qui se passe après le générique de fin, quand l’usine est concrètement en cours de démantèlement. Car, quand un jeune intérimaire arrive pour démonter la dernière machine, il amène avec lui le désir comme élément de vie. C’est un vieux rêve qui bouge… encore. Plus qu’un cinéma social, Guiraudie propose un cinéma véritablement politique où les marges révèlent les possibles. En plaçant son similivaudeville entre un jeune intérimaire, un contremaître et un vieil ouvrier blasé au cœur d’une usine dévastée, il s’échappe avec jubilation des clichés du monde ouvrier et du monde homosexuel, censés ne jamais se rencontrer. Surtout, il introduit le désir comme la preuve d’une irréductible humanité. Que les ouvriers pique-niquent dans la cour de l’usine ou se séduisent dans les douches, c’est toujours la même volonté d’offrir des portes de sortie face à la désespérance qu‘il met en scène.

Ce vieux rêve qui bouge

Dans les deux courts métrages proposés en complément (Tout droit jusqu’au matin et La Force des choses), la course effrénée des personnages est encore la manifestation de ce désir… et de la recherche de sa satisfaction. Ce désir, pas nécessairement sexuel (ou homosexuel) et pas forcément assouvi, mais toujours ludique, polymorphe et irrépressible, pourrait être le fil conducteur du travail de Guiraudie. Le joyeux dialogue entre Jacques et Louis qui clôt Ce Vieux Rêve qui bouge, et repris en substance dans Du Soleil pour les gueux (entre Nathalie Sanchez et le berger), pourrait en être le manifeste : "Louis : En tout cas, tu peux être fier… Depuis trois jours, je bande rien qu’en pensant à toi. Et maintenant, je me retrouve comme un con. Jacques : Dans la vie, c’est comme ça… On a parfois envie de gens qui ne veulent pas. C’est dur, mais qu’est-ce que tu veux que j’y fasse ?"

Du soleil pour les gueux

Dans Du Soleil pour les gueux, dont l’univers fantaisiste a servi de référence à celui de Voici venu le temps, c’est encore le désir qui est le moteur d’une écriture encore plus joyeusement "foutraque". En plein milieu du Larzac, une jeune coiffeuse au chômage est à la recherche des légendaires bergers d’ounayes (les ounayes sont des créatures à mi-chemin entre le mouton et le vampire). Sur sa route, elle croise Carol Izba, bandit libertaire hésitant à fuir, poursuivi par Pool Oxanosas Dai, mercenaire sans moral. Malgré ses penchants surréalistes et ses allures de conte philosophique, Du Soleil pour les gueux n’en est pas moins proche de la réalité sociale que Ce Vieux Rêve qui bouge, en mettant par exemple en scène la question de l’exode rural. Mais si le film s’éloigne parfois de la réalité, ce n’est que pour mieux y revenir et surtout pour l’appréhender, avec une feinte sagesse (celle des enfants ?), dans toutes ses dimensions : sociale, politique, sexuelle… métaphysique à l’occasion. Comme Guiraudie le raconte dans le second bonus réalisé par Chloé Scialom, Du possible, les mondes qu’on s’amuse à recréer ressemblent toujours furieusement à celui qui nous gêne aux entournures.

Du soleil pour les gueux

Si les deux longs métrages qui ont suivi Ce Vieux Rêve qui bouge ont pu décevoir tant la critique que le public, le cinéma de Guiraudie n’en reste pas moins le témoin d’une humanité en mouvement, d’un cinéma jubilatoire et d’un enthousiasme resté intact malgré les déceptions politiques d’un cinéaste militant... ou d’un militant cinéaste. Un cinéma politique au sens noble du terme est au cÅ“ur du projet de cet homme qui déclarait au site Objectif cinéma : "Ce que je sais, c’est que le cinéma est une expérience humaine collective."

Ce vieux rêve qui bouge Réalisation et scénario : Alain Guiraudie Photographie : Emmanuel Soyer Interprétation : Pierre-Louis Calixte, Jean-Marie Combelles, Jean Segani Pays : France Genre : Comédie dramatique Durée : 50 min Année de production : 2000 Production DVD : Shellac

Du soleil pour les gueux Réalisation et scénario : Alain Guiraudie Photographie : Antoine Héberlé Interprétation : Isabelle Girardet, Jean-Paul Jourdaa, Michel Turquin Pays : France Genre : Comédie Durée : 55 min Année de production : 2000 Production DVD : Shellac Images © Shellac