Il en existe peu, de premiers longs métrages, qui récoltent la Caméra d’Or ainsi que le César de la Meilleure Première Œuvre ! Ce fut pourtant le cas, en 1993, pour L’Odeur de la papaye verte , réalisé par Tran Anh Hung. Fort de son premier succès, ce diplômé de l’Ecole Louis Lumière récoltera d’ailleurs pour son deuxième film, Cyclo, le Lion d’Or à Venise en 1995.
Le réalisateur, attaché au problème de la servitude, qu’il décrit comme "au cÅ“ur de la condition de la femme vietnamienne"*, présente avec L’Odeur de la papaye verte le quotidien de Mùi, servante dans une famille. On observe les allées et venues de la cuisine à la salle à manger, le nettoyage, la préparation des repas ; le tout sans jamais se lasser, le sourire vissé sur les lèvres de la fillette de 10 ans. Les méchancetés qu’elle subit du fils cadet semblent glisser sur elle sans qu’elle n’éprouve aucune haine. Elle s’offre quelques instants de rêverie, en observant la beauté de la nature et des petites choses, rapidement brisés par les ordres et le travail.
Dans le Saigon très hiérarchisé de 1951, on ne voit que soumission et obéissance. Aucune remise en question n’existe, chacun accepte la position que sa naissance lui procure. La servante n’est - fait étonnant pour nous, Occidentaux - pas présentée comme une victime et son statut, une "acceptation totale, érigée en tradition".
Mis en valeur par une enfant-actrice (Lu Man San), remarquable de sensibilité et de précision, L’Odeur de la papaye verte nous fait découvrir à travers la curiosité avide de la petite Mùi une beauté de tous les instants. Si l’enfant nous émerveille, la jeune femme (Mùi à 20 ans interprêtée par Tran Nu Yên Khê), nous déçoit. Affichant un sourire faux, elle détruit la poésie à laquelle Tran Anh Hung avait laissé cours lors des scènes précédentes. Celle qui nous séduira dans À La Verticale de l’été (2000) grâce à sa finesse et son charme marque ici par son jeu malhabile une réelle rupture et l’intérêt du spectateur soigneusement entretenu jusque-là s’effondre. Elle semble annoncer la seconde partie du film, lorsqu’elle quitte cette famille pour s’installer travailler chez un homme seul, dont le déroulement arrive si rapidement, contrairement à tout le reste, pour obtenir une fin lourde et commune, étrangère à ce dont Tran Anh Hung nous avait jusqu’à lors agréablement habitué.
Quelle déception de voir ainsi Tran Nu Yên Khê gâcher en partie le film quand les autres acteurs, tous amateurs, s’en sortent étonnement bien. Gus van Sant nous l’a d’ailleurs prouvé avec Elephant (Palme d’Or à Cannes en 2003), la présence d’acteurs professionnels n’est pas un critère pour réaliser un bon film !
Tran Anh Hung a dû tourner en studio puisque, après plusieurs repérages au Vietnam, il a rapidement réalisé que le film qu’il voulait faire nécessitait de trop grands déplacements de familles et de quartiers. Pourtant, quelle importance que ce bout de Vietnam se trouve à Bry-sur-Marne ou à Saigon ! L’ambiance, l’architecture, la végétation et le climat y ont été parfaitement reconstitués.
Tout ce que le cinéma peut nous offrir, le son, l’image, a été réalisé avec le plus grand soin. Les bruits, très légers, méticuleusement choisis, ne sont là qu’en tant qu’accompagnement – chant des insectes, sifflement des crapauds, tombée de la pluie sont complétés parfois par le rythme de percussions légères. Les dialogues minimes se réduisent aux recettes de cuisine, aux questions de Mùi et aux rares phrases prononcées par la famille.
Ce silence que l’on ne trouve que chez les auteurs qui ont une bonne maîtrise de leur art renforce encore l’ambiance propre aux films de Tran Anh Hung. Les phrases sont mises en retrait dans une famille où l’expression des sentiments est taboue, au profit d’images emplies de signification qui ressortent avec encore plus de force. Séduit et émerveillé, on contemple, coi, les images qui défilent sous nos yeux comme dans un musée. La profondeur des plans et le lent mouvement de la caméra se mêlent au bruitage et aux décors apaisants faits de bois et de verdure. Le tout procure un calme étrange étiré jusqu’aux dernières minutes du film. Le spectateur est emporté par cette ambiance en apparence sereine mais chargée de tant de désirs, de revendications, de culpabilités et d’espoirs que, sans explications nécessaires, tout se devine et notre curiosité suit ces personnages dont on ne connaît (et connaîtra) finalement que très peu.
La caméra à travers les yeux de Mùi part à la découverte de l’appartement comme d’un lieu féerique en ne quittant que très rarement la propriété. Balayant l’intérieur et l’extérieur du domaine, le spectateur s’introduit timidement et respectueusement dans le quotidien de cette famille vietnamienne. Les nombreux gros plans au plus près de la nature et des objets ressemblent à des détails d’une peinture et restituent au mieux les nombreux mouvements et gestes qu’observe attentivement la petite servante. Nous voici de retour en enfance où le temps n’existe pas et où chaque insecte et plante méritent observation et étude.
Tran Anh Hung ne se contente pas de nous faire voir et écouter, il introduit également de nombreuses scènes culinaires qui font presque apparaître le goût et l’odeur, et l’on regrette de ne point pouvoir s’asseoir à la table familiale ou du moins chez les servantes pour goûter ce qui a été préparé "sous nos yeux". On retrouve la présence de ces deux sens dans son troisième long métrage, À La Verticale de l’été, tant la cuisine importe à ses yeux. Elle lui "rappelle aussitôt tout un monde de gestes et d’attitudes de la femme dans ses travaux domestiques". L’évocation du goût et de l’odeur, très présents au Vietnam, se retrouvent aussi dans la littérature, par exemple dans plusieurs Å“uvres de la romancière Duong Thu Huong.
Tran Anh Hung élargit avec L’Odeur de la papaye verte les possibilités auxquelles on peut accéder avec le cinéma. Il crée ici un poème visuel mêlant plusieurs sens et nous initie à la culture vietnamienne pour obtenir un petit chef-d’œuvre qu’il soumet à nos yeux ébahis.
Aujourd’hui, Tran Anh Hung ne chôme pas mais change de style. Après la trilogie vietnamienne ( L’Odeur de la papaye verte , Cyclo et À La Verticale de l’Été), il vient de réaliser Je viens avec la pluie, film d’action qui est sorti en juin au Japon. Pourtant, il ne s’arrête pas là et prévoit déjà d’adapter La Ballade de l’impossible de Haruki Murakami, auteur japonais plus connu en France pour son roman Kafka sur le rivage, qui sera dans les salles en 2010.
*Les citations proviennent des notes du réalisateur
Réalisation et Scénario : Tran Anh Hung Musique : Tôn-Thât Tiêt Interprétation : Tran Nhu Yên Khê, Lu Man San, Truong Thi Loc, Nguyen Anh Hoa, Vuong Hoa Hoi et Tran Ngoc Trung Pays : France/Vietnam Genre : Drame Durée : 1h40 Date de sortie : 8 juin 1993 Année de production : 1992 Distribution : Mars distribution Images © Mars Distribution