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par Damien Moreno, samedi 29 septembre 2007
La Vengeance dans la peau


Après La Mort dans la peau, Paul Greengrass signe le troisième volet de la saga Jason Bourne initiée par Doug Liman (La mémoire dans la peau) il y a cinq ans. Le résultat est sans appel : un film total. Un long métrage d’espionnage diablement efficace dissimulant un sous-texte politique pour le moins virulent.

On le sait, Paul Greengrass, en plus d’être un réalisateur de talent, est un cinéaste engagé. Son Bloody Sunday en forme de documentaire et son Vol 93 prouvent un regard alerte sur son époque. En s’intéressant au cinéma d’action, le britannique n’en délaisse pas moins sa virulence.
Ainsi, la série des Jason Bourne, issue des best-sellers de Robert Ludlum, offre un terrain propice à la confection de la saga d’espionnage la plus irrévérencieuse tournée depuis des lustres. Depuis les premiers pas de Bourne sur celluloïd, le projet affichait déjà une ambition qui dépassait le simple cadre du cinéma d’action hollywoodien. Le choix de Matt Damon à contre-emploi dans le rôle titre, une réalisation et une tonalité froide et sèche, des séquences d’action réalistes et efficaces, et un héro égaré en proie au doute auguraient une saga riche et prometteuse.

Avec ce troisième opus, Greengrass signe rien de moins que le meilleur segment de la trilogie. La Vengeance dans la peau, indissociable de son prédécesseur, s’inscrit en totale complémentarité de La Mémoire dans la peau. En termes narratifs, le film vient compléter une ellipse présente dans le deuxième volet (le film se terminait à New-York où Bourne observe Pamela Landy). La Vengeance dans la peau reprend l’action à Moscou où Bourne cherche le pardon. Nous suivons donc le cheminement d’un homme égaré, blessé dans son cœur, coupable dans son âme, en quête de son identité et de son salut. Tiraillé entre sa nature profonde et son passé trouble, Bourne apparaît comme une machine de guerre aux réflexes hors du commun dotée d’une nature foncièrement bonne et humaine.
Une telle personnalité, confrontée à la traque dont elle est l’objet, permet de développer les thèmes qui font tout le sel de la saga : la quête d’identité, le rapport à son passé, la rédemption, le deuil et la reconstruction qu’il implique. Mais aussi le rapport à l’Etat et aux institutions. Vis-à-vis de ces derniers, la trilogie Bourne apparaît comme un projet profondément libertaire et contestataire : Bourne comme victime d’un système qui cherche à s’accaparer sa vie jusqu’à la prise de conscience (ici l’amnésie) qui le mènera à la lutte contre ce système et à la découverte de sa véritable nature.

Autant de thématiques passionnantes qui en deviennent grisantes lorsqu’elles sont emballées dans ce qui constitue les meilleurs films d’action de la décennie. Rien que ça ! Brut, sec et précis, Greengrass signe une mise en scène exemplaire, dosant savamment la tension pendant près de deux heures, son film ne souffre d’aucun temps mort. Maître de l’espace, que ce soit sur les toits de Tanger ou dans les rues de Londres, dans une cage d’escalier ou dans une cabine de douche, il braque toujours sa caméra là où il faut, offrant au récit une lisibilité spectaculaire (voir le montage parallèle dans la séquence à Londres où les rôles du traqué et du chasseur ne sont plus clairement définis). Une séquence qui donne le la à la suite. Désormais Bourne ne fuit plus, il fait front, déterminé à faire la lumière sur son passé et à venger Marie.
Mais si le récit d’espionnage et ses enjeux directs sont habilement mis en scène, ce qui interpelle dans ce dernier opus (plus encore que dans les précédents), ce sont les concordances qu’instaure le script entre l’intrigue et la situation en Irak. Les liens entre le cas Bourne et l’Irak sont pléthore : l’entêtement de la CIA et son radicalisme pour régler une situation qui la dépasse s’affichent comme le reflet du bourbier irakien dans lequel l’administration Bush continue à s’enfoncer. L’agence de renseignement américaine nous est présentée comme une institution infanticide qui n’hésite pas à sacrifier les siens. Tout comme le gouvernement Bush qui continue d’envoyer ses soldats dans le Golfe.

Les scandales liés à l’opération Blackbriar dans le film (torture, mise à l’épreuve, brisures psychologiques…) font un triste écho aux dossiers de Guantanamo et d’Abou Ghraib.
Difficile de croire que, venant du réalisateur de Bloody Sunday, ces interactions ne soient que fortuites. Sans faire du film un pamphlet politique, elles apparaissent çà et là en filigrane, prouvant une nouvelle fois à quel point le genre cinématographique est un médium contestataire bougrement efficace. Souvenez-vous Zombie, The Host & cie…

Titre original : The Bourne Ultimatum Réalisation : Paul Greengrass Scénario : Tony Gilroy d’après l’oeuvre de Robert Ludlum Musique : John Powell Photographie : Oliver Wood Interprétation : Matt Damon, Julia Stiles, David Strathairn Pays : Etats Unis Genre : Action, Espionnage Durée : 1h 56min Ce film fait partie de la Saga Jason Bourne Année de production : 2007 Date de sortie : 12 Septembre 2007 Distribution : Paramount Pictures France Images © Paramount Pictures France