Moins exubérante qu’on ne l’aurait attendue, la version opéra (1h45) est soumise à des contraintes de temps et d’espace, de techniques aussi, qui lui font subir des raccourcis forcés au niveau scénaristique et perdre l’extrême richesse dispensée dans le film ainsi que la densité des personnages. Moins saisissante et poignante, donc, elle narre en mêlant toujours étroitement burlesque et tragique l’histoire de ce jeune gitan, Perhan, avide de sortir de sa condition miséreuse pour pouvoir épouser Azra et faire le bonheur de sa chère grand-mère et de sa petite sÅ“ur handicapée, et qui, parti de son village dans les Balkans, se retrouve compromis dans la petite truanderie gitane qui sévit à Milan, vol et prostitution à la clé.

Des décors colorés tout en légèreté et simplicité – montagnes en carton, toits volants, camps gitans marqués par des petites baraques et caravanes, et la présence de nains ou d’artistes de cirque, de gamins jouant au ballon, de dindons en carton-pâte ou d’oies véritables allant et venant un peu effarées – assortis à la musique gitane pour l’essentiel interprétée avec bonheur par le Garbage Serbian Philarmonia, soutenu çà et là par le No Smoking Orchestra qui se livre cependant à deux-trois manifestations plus rocks et dont on retrouve parfois quelques membres sur scène, le temps d’une interprétation. Figurent toujours au registre le superbe thème, majeur et récurrent dans l’Å“uvre, d’Ederlezi, ainsi que Le Train noir, seuls morceaux à être repris en intégralité ici, même si d’autres airs du film ont été utilisés, de manière fragmentaire, le reste étant des compositions originales.
Mais le plus étonnant demeure l’utilisation d’images projetées sur une petite télé à l’apparition fugitive révélant notamment une scène en noir et blanc du Bon, la Brute et le Truand, et surtout, de manière plus présente, sur le large écran tendu à gauche de la scène, qui s’illumine de temps à autre d’images réalisées pour le spectacle ou tirées de films – Le Temps des gitans pour commencer, parfois remaniées, mais aussi, servant de toile de fond à Perhan se préparant en vue de perpétrer le meurtre final, cette fameuse scène de Taxi Driver où Robert de Niro ajuste et réajuste son révolver à coups de "You’re talking to me ?" plus ou moins convaincants, ou, plus surprenant, le ralenti du fameux but de Maradona lors de la Coupe du monde 1986… Sans oublier quelques mesures de La Panthère rose, jouées par le saxophoniste sur scène avant qu’il ne rejoigne brutalement ses comparses dans la fosse dédiée de part et d’autre aux deux orchestres.

Une expérience intéressante et très plaisante donc, même si moins dense et moins forte émotionnellement que son précédent filmique. Un évènement cependant festif où le public et les comédiens finissent par se mêler sur scène sous les applaudissements.
Opéra Bastille, du 26 juin au 15 juillet 2007 Mise en scène : Emir Kusturica Musique : Dejan Sparavalo, Nenad Jankovic et Stribor Kusturica Direction musicale : Dejan Sparavalo Décors : Ivana Protic Costumes : Nesa Lipanovic Lumières : Michel Amathieu Images © Sébastien Mathé / Opéra national de Paris