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par Laurie Haslé, dimanche 14 décembre 2008
Le Chant des mariées


En 1942 à Tunis, Nour et Myriam, amies depuis toujours, commencent leur vie de femme et doivent faire face à l’inconnu amoureux, alors que la Seconde Guerre mondiale s’étend au Maghreb. Un film puissant sur la condition féminine et l’amitié.

Le Chant des mariées est une poésie. A la fois lent et passionnant, doux et violent, le film de la réalisatrice Karin Albou est d’une beauté saisissante, à l’image des personnages qu’elle a choisi de mettre en scène. Myriam, une adolescente rebelle aux grands yeux tristes, est amie avec Nour. C’est une amitié peu commune qui lie les deux jeunes filles, que tout devrait pourtant séparer. L’une est juive, l’autre musulmane. La première coiffe ses cheveux noirs et lisses en deux tresses qui retombent sur des robes sages. La seconde entoure son visage et son corps d’un voile blanc à chaque fois qu’elle sort, toujours accompagnée. Mais la réalisatrice souligne, à travers la relation fusionnelle qui unit les jeunes filles, la paix qui régnait entre les deux communautés à Tunis, en l’an 1942, avant l’arrivée des Allemands. Comme des sÅ“urs, elles choisissent de faire fi des croyances de chacune, tout comme leurs familles respectives, voisines et amies. Une complicité illustrée par une scène au hammam, où se retrouvent les femmes de toutes les confessions, nues.

Le film dresse un portrait sordide des conditions de vie de l’époque. Époque pendant laquelle les hommes ne glissent pas des dinars, mais des tickets de rationnement en pain dans les soutien-gorge pailletés des danseuses orientales. Quelques clins d’Å“il discrets permettent au spectateur de réaliser l’extrême précarité des familles : Tita, la mère de Myriam, n’hésite pas longtemps avant de vendre sa fille à un riche médecin en échange du paiement de l’amende imposée par les Allemands aux Juifs tunisiens. Une pauvreté extrême que cette mère, veuve, ne cesse de prétexter à sa fille, en pleurs à l’idée de se marier avec un homme qu’elle n’aime pas. Car Le Chant des mariées pousse le cri silencieux des jeunes filles de l’époque, qui refusent progressivement de reproduire le schéma maternel mais qui le subissent malgré tout partiellement. Epuisées de ne pouvoir choisir, mais ignorantes quant au fonctionnement de l’amour, elles sont écartelées entre tradition et progrès. Une frustration stagnante et dangereuse qui exacerbe les différences : "Pourquoi je porte le voile, et pas toi ? Pourquoi j’ai pas le droit de sortir ?", crie Nour à son amie. Des tensions croissantes, qui tombent comme les obus sur Tunis et attisent les braises du désespoir vécu par les deux clans.

L’amour n’est pas non plus un refuge pour les jeunes filles. Nour, fiancée à son cousin Khaled qu’elle idolâtre, découvre un homme antisémite, employé par la Komandantür pour dénoncer les juifs. Avec le temps, Khaled dévoile une âme de tyran, amer et lunatique avec sa bien-aimée, qu’il rabaisse progressivement. Un autoritarisme naissant qui atteint son paroxysme lors de la nuit de noce, pendant laquelle le beau tunisien ordonne à Nour de ne plus fréquenter Myriam, le tout ponctué d’un "c’est moi qui commande". La belle accepte, entraînée dans la spirale de la soumission et du sentiment d’infériorité. Le personnage de Myriam montre une autre facette du malaise amoureux : admirative des fiançailles de son amie musulmane, elle rêve de son propre prince charmant, mais ignore tout des hommes, de l’amour et du sexe. Son mariage forcé avec Raoul, un médecin juif bien plus vieux qu’elle, arrive si rapidement qu’elle chancelle. Les larmes coulent lorsqu’elle subit, allongée, les jambes écartées, l’épilation intégrale au miel. Nue devant son mari, elle se réfugie en pleurs dans un coin de la chambre, son corps recroquevillé sur l’appréhension inconsciente de ce qui l’attend.
Au-delà d’une superbe histoire d’amitié qui résiste au temps, à la religion et à l’éducation, Le Chant des mariées est une succession de douleurs, tabous, traditions et interdits. Des soucis qui, soixante ans plus tard, hantent toujours la vie de milliers de jeunes filles.

Réalisation : Karin Albou Scénario : Karin Albou Photographie : Laurent Brunet Musique : François-Eudes Chanfrault Interprétation : Lizzie Brocheré, Olympe Borval, Najib Oudghiri Pays : France, Tunisie Genre : Drame Durée : 1h40min Date de sortie : 12 Décembre 2008 Année de production : 2007 Distribution : Pyramide Distribution Images © Pyramide Distribution