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par Bakhta Jomni, Baptiste Lusson, mardi 1er janvier 2008
Rencontre avec Jilani Saadi et Anissa Daoud


A l’occasion de la sortie en novembre dernier du film La Tendresse du Loup, nous avons rencontré Jilani Saadi le réalisateur et Anissa Daoud l’actrice principale. Une rencontre passionnante avec deux fortes personnalités du cinéma tunisien.

Comment êtes-vous arrivés au cinéma ?
Jilani Saadi : J’ai décidé de faire du cinéma à l’âge de 14 ans. Comme je faisais beaucoup de fautes d’orthographe et que je suis dyslexique, le cinéma m’a semblé un bon moyen de raconter des histoires sans avoir besoin d’écrire. J’ai découvert par la suite que c’était le contraire, mais c’est comme cela que je suis arrivé au cinéma. Ensuite, j’ai suivi le parcours basique, cinéma amateur, ciné-club, puis j’ai fait des études de cinéma en France. J’ai été exploitant de salle, j’ai travaillé dans les festivals. Puis, j’ai décidé de tout arrêter pour faire un film.
Anissa Daoud : Pour moi, ça a été très naturel. Je suis venue au cinéma par le théâtre. J’ai fait du théâtre à l’école et en amateur en Tunisie. Puis je suis venue en France où je l’ai étudié et c’est devenu mon métier. J’avais déjà eu une expérience, assez jeune, dans le cinéma. J’avais 14 ans. Les choses se sont enchaînées très naturellement. J’ai participé à un projet un peu particulier, un huis clos à deux personnages, un travail collectif un peu écrit en collégiale. Ça a été le premier pas et là, ça y est, j’étais accro. Mais je continue tout de même à faire du théâtre en France.

Jilani Saadi et Anissa Daoud © Baptiste Lusson

Quel a été le point de départ de votre film, La Tendresse du loup ?
JS : Je suis arrivé à ce projet d’abord en raison de la violence constatée en Tunisie. Mais aussi parce que je voulais parler d’une histoire d’amour. Il est vrai que j’ai été inspiré par un fait divers. Ma mère est couturière et il y avait une femme qui venait faire coudre des vêtements chez elle. Moi, j’étais petit et j’étais impressionné par la tenue de son mari qui était militaire. Il ne lâchait pas sa femme un instant. C’est lui qui l’accompagnait et venait la chercher. Et, un jour, j’ai entendu ma mère raconter son histoire. C’était une ancienne prostituée. Un soir elle était partie avec quatre ou cinq garçons en même temps, dont ce militaire-là, qui avait refusé de coucher avec elle, tellement il était dégoûté. Mais tous ses copains ont couché avec elle. Elle est tombée enceinte. Et c’était la loi à l’époque en Tunisie, si elle tombait enceinte, il fallait un mariage. Elle a porté plainte et c’est lui qu’elle a accusé d’être le père de l’enfant. Il a donc été obligé de l’épouser pour ne pas faire de prison et perdre son statut de militaire. Et il a accepté de se marier avec cette femme qui avait couché avec tous ses copains.
AD : Sordide à souhait. Un vrai conte de fées…

Un objet semble porter une signification symbolique importante dans le film, la kessa, le gant de crin. Qu’en est-il ?
JS : C’est quand même une pratique particulière de se frotter violemment la peau. Et j’avais envie d’illustrer le fait qu’on dise toujours qu’une société au bord de la schizophrénie a la double peau, ou veut s’arracher la peau. En Tunisie, il y a une expression : "Yokhrej men qechertou" ("Il sort de sa peau", pour signifier une attitude inhabituelle). Donc, il y a cette envie de sortir de cette peau qui est une forme de prison du passé ou de la douleur jusque-là accumulée. Ou, dans le cas de Stoufa, de la lâcheté et de l’impossibilité de réagir. Comme pour les animaux, cette mue est une sorte de libération, de renaissance.
AD : Il y a des gens qui sont très touchés par certains petits détails du film. Quelqu’un m’a dit : "Il y a toute la pauvreté de certains milieux tunisiens dans le grincement de la porte de l’armoire de Salwa." Et les deux plus beaux compliments que j’ai entendus, c’était quelqu’un qui a dit : "Enfin, chofna tounesna" ("on a vu notre Tunisie"), et une dame qui est venue nous remercier en disant : "Merci d’avoir fait ça pour nous", comme si le fait de représenter ce viol-là et cette prostituée était aussi une libération pour les femmes…