Cet article dévoile des éléments clés de l’intrigue.
Il est intéressant de se demander comment peut fonctionner le processus d’identification classique dans un film où le personnage principal est un schizophrène.
Il semble assez évident au fur et à mesure que le film avance qu’il se terminera mal. Tout du moins que le héros ne triomphera pas de son ennemi. Rien n’est retiré au suspense de cette constatation, au contraire, une angoisse s’instaure qui va crescendo puisque chaque avancée dans l’enquête de Terry Daniels est un pas qui le rapproche davantage et inéluctablement de sa perdition. La question est : comment ? Va-t-il se suicider ? Sera-t-il l’objet d’une expérimentation neurochirurgicale fatale ou deviendra-t-il un zombie ? Tout est possible, surtout le pire.

Face à ces supputations, le spectateur perd lui aussi le fil du raisonnable : il s’identifie pleinement à la paranoïa du héros, qui voit en chaque individu le complice d’une machination gouvernementale abjecte. Laisse-t-on un ersatz de Joseph Mengele se livrer à des expériences morbides sur des humains dans le but de prévenir le communisme sur le sol américain ? Face à une telle horreur il n’y a plus rien à faire d’autre que de fuir, et tuer s’il le faut. Question de survie. La notion de meurtre s’estompe : l’injection brutale d’un produit toxique sur une personne dont la culpabilité n’est que supposée est une réaction défensive largement cautionnée par le spectateur. A un certain point, alors que l’étau se resserre, il ne s’agit plus de suspecter mais de passer à l’action. Le doute rationnel mute sous le coup de la terreur vers une conviction psychotique qui n’épargne pas le spectateur. Les initiatives les plus extrêmes, les moins mesurées sont les meilleures, celles qui garantissent au mieux la survie, qui témoignent le plus efficacement de la capacité de contre-attaque et de défense. Un rapport proportionnel s’établit entre la paranoïa et la légitimité de la violence.
Finalement quand le dénouement a lieu, quand se dévoile le mystère de Shutter Island , le sentiment d’avoir perdu le nord se propage du regard déboussolé de Leonardo Di Caprio à l’intellect du spectateur. Ce dernier ne voit pas un schizophrène paranoïaque lutter contre une reconstitution de la réalité forcée mais se dit que, lui-même, impressionné par la teneur des évènements s’est laissé prendre au jeu de la folie du protagoniste principal.

Car, pour Martin Scorsese, le challenge était là : que la rupture de Terry Daniels, d’une enquête construite à un complot diabolique dont il est la victime, soit perçue par le spectateur comme un élan de lucidité de sa part. Pari réussi.
Le film s’achève sur une inquiétante impression de déroute et de confusion et rappelle que les symptômes délirants protègent bien souvent d’une réalité trop dure à accepter.
Titre : Shutter Island Réalisation : Martin Scorsese Scénario : Laeta Kalogridis d’après le roman de Dennis Lehane Interprétation : Leonardo Di Caprio, Mark Ruffalo Pays : Etats Unis Genre : thriller Durée : 2h18 Année de production : 2008 Date de sortie : 24 février 2010 Distribution : Paramount Pictures France Images © Paramount Pictures France