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par Pierre Fonsagrive, jeudi 11 juin 2009
Antichrist
Sorcellerie moderne


Tout est donc bien de la faute d’Eve. Lars Von Trier nous livre, de façon assez surprenante si on considère son goût premier pour les histoires de saintes (Breaking The Waves, Dancer in The Dark, Doggville), un film qui repose sur l’image moyenâgeuse de la femme-démon : la Femme, laissons-nous aller à la majuscule - le personnage qu’interprète Charlotte Gainsbourg n’est pas un individu mais un archétype, elle parle pour toutes, agit pour toutes, vaut pour toutes - a corrompu l’Homme, lui a donné la pomme, c’est elle l’Antichrist (le symbole féminin sur le T du titre ne trompe pas sur cet amalgame ; quant au "i" plutôt qu’au "e" c’est certainement une faute). On la découvre dans le film possédée, hystérique, castratrice, possessive, malfaisante, succube.

L’histoire se déroule dans les Bois d’Eden (sic) dans lesquels Adam accompagne Eve, ou quels que soient leurs noms dans le film, à des fins thérapeutiques. Traumatisée par la mort de son fils, elle suit les conseils de son mari de revenir en ce lieu qui l’effraie sans qu’elle sache bien pourquoi. C’est que ce retour archaïque dans le jardin originel est un retour dans les tréfonds primitifs de sa propre nature - féminine - qu’elle maintient refoulée autant qu’il lui est possible. Au départ, elle n’est même pas capable de mettre les pieds sur le sol ; cet endroit, le sanctuaire de son identité biologique, elle ne veut pas s’y confronter. Mais elle finit par succomber, accepte l’harmonie avec son être, en même temps que le personnage interprété par Willem Dafoe comprend que ce qu’elle fuyait c’était elle-même, et finit le métrage arpentant les bois nocturnes, nue, aimante et dévorante. Spectre lugubre de la Femme païenne, sorcière des bacchanales.

Dans un ultime élan de lucidité, dirons-nous, elle s’excise, cherchant sans doute par là à annuler sa féminité, geste terminal d’une thérapie quelque peu brutale et sauvetage de sa malédiction : être Femme. Rien n’y fait néanmoins : "ça ne sert à rien" dit-elle, ou quelque chose dans le goût, l’instant d’après. C’est du côté des bêtes qu’elle s’assoupira et non de l’Homme.

Les scènes de sexe, toutes frappées du sceau de l’infamie, cristallisent non seulement la culpabilité de l’auteur sur la question, qui la ramène une nouvelle fois à la perdition de l’Homme, mais aussi cette bonne vieille association Nature-Satan-Femme qui organise le récit du film. Le suicide de l’enfant en ouverture montre du doigt la coupable ; lui, le pauvre, il n’y peut rien, tout affairé qu’il est ; elle, qui l’a emmené dans sa débauche à son corps défendant, sait. C’est-à-dire qu’elle ne fait rien pour empêcher le plongeon fatal dont elle est le témoin. Lui est faible, elle, est démoniaque.

Tout ça laisse penser que l’auteur, qui revient d’une grosse dépression, a quelques légers problèmes avec la gent féminine, mais peut aussi se laisser percevoir comme une expérimentation, un "et si " qui donnerait crédit aux thèses fantasques médiévistes. Légitimité provisoire de la misogynie délirante et féroce d’alors. A l’époque de la sortie de Breaking The Waves, Lars Von Trier disait que, bien qu’athée, il avait voulu se mettre dans la peau d’un croyant. Ici, il revêt l’habit inquisitorial de Torquemada. Pour voir.

Titre : Antichrist Réalisation : Lars Von Trier Scénario : Lars Von Trier Interprétation : Charlotte Gainsbourg, Willem Dafoe Pays : Danemark Durée : 1h44 Année de production : 2008 Date de sortie : 03 juin 2009 Distribution : Les Films Du Losange Images © Les Films Du Losange